Jeudi 25 mai 2006
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14:00
Il y a quelques jours, je me rendais à mon bureau qui se situe à quelques minutes de chez moi comme je le fais tous les matins.
La rue principale que j’emprunte est très agréable car principalement piétonne et il s’y passe toujours quelque chose. Cela me distrait avant d’arriver au bureau.
Mais l’autre jour, quelque chose m’a frappé. Je croisais un homme d’environ 50 ans ses cheveux gris argentés lui arrivant aux épaules, une allure de rocker avec sa veste en cuir et ses santiags. Quelque chose clochait et cela avait un rapport direct avec lui. Je ralentis alors mon pas et j’allais me retourner pour vérifier ce qui n’allait pas et quel lien cet individu avait avec ce mystère, quand cela m’a frappé.
Il était seul.
Et d’habitude il marche dans le sens opposé au mien avec une femme aux mêmes cheveux longs et dont le style s’accorde tout à fait avec notre rocker. Je me suis alors dit que c’était d’ailleurs comme cela que je savais si j’étais en retard. Si je les croise tôt dans mon parcours, cela veut dire que je serais en retard (cela n’a pas vraiment d’importance puisque je n'ai pas "d'heure" pour être au bureau, mais mon rapport à l’heure est assez conflictuel … je crois que le temps ne m’aime pas et c’est réciproque).
Avec cette révélation, la rue toute entière s’est alors mise à changer devant mes yeux. Ou plutôt, mon esprit s’est mis à changer de perspective car j’ai pris conscience que c’était ma rue ou plutôt que je la partageais en copropriété avec des personnes de toute sorte.
C’est ainsi que des manies auxquelles je n’avais jamais fait attention me sont apparues. Par exemple, lorsqu’il pleut je marche uniquement sur des partie « anti-dérapantes » du trottoir pour éviter de glisser avec mes chaussures préférées aux semelles usées (je ne retrouverai jamais les mêmes et je pense qu’un jour, elles me tueront).
Je traverse toujours la rue au même endroit, devant le mini casino, sauf si une jolie fille est sur le trottoir que j’emprunte ; auquel cas je reste du bon côté.
D’ailleurs, lorsque je ne croise pas le couple de rockers, mais que je vois la très jolie fille qui ouvre tous les matins le casino, cela veut dire que je suis très en retard (et je le serais d’autant plus que je vais probablement ralentir le pas pour prolonger ce moment).
Un peu plus loin une dame d’environ 50 ans distribue tous les jours « Metro », le journal gratuit que je ne prends jamais. Nous nous regardons chaque fois et nous sourions comme pour dire : « Bonjour, vous allez bien aujourd’hui ? Beau temps non ? Ça fait du bien après toute cette pluie ! ».
Mais je ne fais que sourire et elle ne fait que dire « Metro ? ». Elle sait que je ne prends jamais le journal mais je crois que l’on trouverait tous les deux anormal qu’elle ne me le propose plus. Non pas pour des raisons commerciales, mais juste parce que c’est notre forme unique de politesse, de reconnaissance.
Sur le chemin du retour et selon les jours, mes points de repère sont différents. Il y a d’abord le joueur de cornemuse du mardi. Je me suis toujours demandé ce qu’il faisait là. Personnellement, c’est un instrument que je ne vois joué que dans les Highlands au milieu des collines, pas en centre ville sur la High Street.
Le siffleur aveugle du mercredi est absolument fantastique. Le son qu’il produit est absolument irréel et tout le monde se retourne. Pourtant, je ne lui donnerais jamais une pièce parce qu’alors je deviendrais par ce simple geste, un passant comme les autres. Bien sûr, il ne peut pas me voir mais je me suis dit qu’il était peut-être le seul à entendre et reconnaître mon pas silencieux (ces chaussures sont tout simplement parfaites et je ne peux pas m’en défaire).
Nous avons aussi, le prêcheur du Jeudi avec sa voix de stentor.
Je l’ai vu une fois produire de longues litanies sous une pluie torrentielle et un vent de face dignes des quarantièmes rugissants, à côté de sa grande pancarte rose indiquant en lettre d’or quelque chose comme « God knows the sinners ». Avec sa voix terrifiante, il personnifiait Dieu et l’on s’attendait à tout moment à voir un éclair fendre le ciel pour s’abattre sur l’une des personnes que le prêcheur aurait pointé d'un doigt accusateur.
Un autre que j’entends d’ailleurs en ce moment même et qui a une voix encore plus impressionnante : je l’appelle le héraut parce que c’est ce qu’il est.
Mon bureau est proche de la High Street mais des murs (et notamment ceux d’une banque) nous séparent. Pourtant, même avec les fenêtres fermées je peux distinguer sa voix au loin. Je ne sais même pas pourquoi il est là mais il prononce des discours (je n’ai jamais prêté l’oreille pour savoir de quoi il s’agissait) en faisant tinter sa cloche pour avertir les foules. Il est habillé de velours rouge avec un chapeau haut-de-forme, une « culotte » assortie d’où dépassent des chaussettes d’une blancheur irréprochable et des bottes de cuir que l’on porte pour la chasse à courre (et pour monter en général mais le côté rouge du personnage m’a toujours fait penser à la chasse à courre).
On trouve souvent au Cobbler’s Shop qui fait un coin de rue, des femmes en tailleur à la mine déconfite, une chaussure à la main parce qu’elles viennent de casser leur talon. Et le cordonnier pour un sourire (et £5 bien sûr) le leur refait sur le champ.
Dans le coin opposé, une fleuriste tient un stand. Elle attire les foules en se déguisant ou en se mettant à moitié nue (à moins que cela ne fasse partie de sa panoplie de déguisements). Elle garde toujours une casquette vissée sur la tête et l’on ne voit jamais vraiment son visage.
Il y a les hommes qui rentrent hagards chez leur « bookie » sans espoir de vraiment gagner mais viennent parier par habitude. Ils en sortent avec cet œil lumineux et ces lèvres crispées, l’air extatique de celui qui vient de subir une montée d’adrénaline.
Il y en a tant d’autres. On se scrute et s’observe. On se connaît puisqu’on se voit tous les jours. On s’ignore car on ne se parle pas. C’est l’entente commune que l’on se partage la rue et que l’on se rassure par cette camaraderie de circonstance.
Mais si l’un de nous devait adresser la parole à un autre, l’équilibre serait rompu. C’est notre rue, c’est ma rue.